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Auteur Sujet :  Les Inrocks en remettent une couche
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M. Dame
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posté le 11/04/2006 20:26               
"Dans la plaine tranquille qu'est devenu le débat critique contemporain, ce fut tout à coup l'affolement. Un journaliste de Libération, Olivier Séguret, tirait la sonnette d'alarme : Les Cahiers du cinéma seraient dans un état de délabrement terminal, avec pour preuve l'indigence totale de leur dernier concept en date, le cinéma subtil. Après quoi le rédacteur en chef de la revue montait au front et répliquait par une défense jalouse de son concept chéri. Oui, le cinéma subtil est bien parmi nous. Mais, malgré la batterie d'arguments déployés il restait difficile d'appréhender vraiment les contours de cette catégorie cinématographique du subtil. Tout au plus avait-on compris en lisant Les Cahiers qu'un film était subtil à condition qu'on y envoie des SMS et qu'on y regarde des images sur des écrans de poche.

Dieu merci, une définition plus concrète de ce que pouvait être un geste critique subtil a vu le jour dans Les Cahiers du cinéma ce mois-ci. En effet, pour la première fois en cinquante ans d'histoire de la revue, une même personnalité triomphe en première et quatrième de couve. Côté gauche donc, le magazine déployé, le top model Laetitia Casta se frotte délicatement la jambe pour vanter les mérites d'un gant autobronzant "Sublime bronze" signé L'Oréal. Côté droit, l'actrice Laetitia Casta (Astérix, Rue des plaisirs), verticalement dédoublée, yeux baissés puis relevés, se perd dans les reflets obscurs d'une peinture pour annoncer la sortie d'un court d'Ange Leccia (La Déraison du Louvre) et le dossier du mois "Cinéma et musée".

On craint d'abord le lapsus catastrophique, le mauvais ajustement entre un choix éditorial indépendant et le calendrier aveugle du service pub. Mais l'éditorial de Jean-Michel Frodon nous invite, entre les lignes bien sûr, à prendre tout à fait au sérieux ce brutal face-à-face. "Une revue ne ressemble pas à un musée, mais elle partage avec lui de disposer dans l'espace des choix, des rapprochements, d'autres remises en scènes." Sous des airs de moraliste intransigeant dénonçant "la joliesse des rêves publicitaires comme toujours au service du pouvoir" (p. 37), Jean-Michel Frodon nous incite donc à penser ce "rapprochement" comme une "remise en scène" et une installation muséale. Qui dirait quoi ? Qu'une pub c'est une image et le cinéma toujours deux (le montage) ? Qu'une pub vous regarde directement dans les yeux tandis que le cinéma prend le temps de les faire se lever ? Ou alors faut-il voir une secrète correspondance entre le décor du Louvre et le gant "Sublime Bronze" de Laetitia qui donne à ses mains des allures de momie (un imaginaire Belphégor en commun) ? On se perd en conjectures. Contre les allégations d'Olivier Séguret, on doit bien admettre que cela faisait longtemps que Les Cahiers ne nous avaient pas donné tant à penser."

(billet d'humeur, par Patrice Blouin et Jean-Marc Lalanne)


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Auteur Sujet:  Les Inrocks en remettent une couche
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John W.K.
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posté le 13/04/2006 23:55                  
Précisons que les deux rédacteurs sont des anciens des Cahiers, et que Patrice Blouin est parti par choix, par désaccord théorique à l'arrivée d'Emmanuel Burdeau.



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M. Dame
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posté le 15/04/2006 01:55                  
...Emmanuel Burdeau qui avait été leur collègue à tous deux sous la direction de Charles Tesson, oui. C'est peu de dire qu'il y a du règlement de comptes dans l'air. Tous ces frères ennemis qui se croisent dans les projos de presse et se tirent dans les pattes par journaux interposés, c'est... consternant ou amusant, selon l'humeur.

Même si le côté "les Cahiers c'est nul depuis qu'on n'y est plus" est un peu limite, moi j'avoue que leur allusion aux SMS du cinéma subtil et leurs ironiques "conjectures", parfaites parodies d'onanisme critique, me font bien rire. (J'attends la salve de Damon pour retourner ma veste.)

Je doute que les Inrocks, que j'aimais bien, aient les faveurs de beaucoup de monde ici, mais soit dit en passant, la nouvelle formule est une horreur. Maquette agressive, articles de plus en plus courts, profusion de brèves sans intérêt, nouvelles rubriques débiles... On se demande quel lectorat ils visent. Seules nouveautés intéressantes : les billets d'humeur et une page opinions (l'excellente Véronique Nahoum-Grappe y a taillé il y a quelques semaines un costard à la mémoire de Milosevic).



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Damon
Invité

posté le 20/04/2006 15:12                  
N'en déplaise à JWK, je vais encore m'étendre... Désolé...

Malheureusement, cher M. Dame, je n'ai pas de violente salve à lancer. Ce texte des inrocks m'a fait sourire... Je ne sais pas s'il faut vraiment se consterner de ce qu'on peut appeler le caractère intestin de tous ces journalistes, s'allumant les uns les autres tandis qu'ils se croisent aux projections de presse. Après tout, cela rappelle assez les descriptions de Balzac dans les Illusions perdues, sur la critique du théâtre. On retrouve encore la même chose à l'époque de Corneille et Racine. Le mouvement surréaliste n'était pas si différent de ce point de vue, si ce n'est qu'il était plus inventif dans les procédés pour descendre les rivaux. Breton avait fait un discours funèbre sur Barrès du vivant de ce dernier, avec les dadaistes... quelques années après, les rivaux surréalistes de Breton faisaient paraître une fausse photo de son cadavre... et encore, un peu après, Breton reprenant les rênes de la Révolution surréaliste, dont il avait exclu Artaud, et jaloux des possibles succès de ce dernier renégat, partait bloquer par la force une "représentation" théâtrale du malheureux Antonin, le tout se terminant dans une belle baston générale! A l'inverse, lorsqu'Aragon fait paraître un poème à l'éloge de Staline et appelant au meurtre, malgré des divergences intellectuelles sans doute alors plus fortes qu'avec Artaud, mais un copinage et un besoin d'alliance plus certains au moment de savoir ce qu'allait devenir l'alliance entre révolution surréaliste et révolution prolétarienne, Breton vient paradoxalement au secours de son petit camarade, menacé très brièvement par des poursuites judiciaires... Ce que je donne est là, certes, une relecture par la petite histoire, de faits qui ont contribué à l'élaboration d'un des plus grands courants artistiques et intellectuels du siècle passé...

La différence, peut-être, c'est qu'à l'époque, (je parle de "l'époque du surréalisme", même si cette expression est fort maladroite et impropre à désigner le surréalisme), la plus grande violence des conflits des élites culturelles, la plus grande puissance artistique de leur activité, et la radicalisation idéologique de l'entre-deux-guerre, conduisaient cette petite agitation à rapidement déborder les étroites frontières des élites, pour traverser davantage les strates de la société et la bousculer un peu. Je veux dire par là que justement la détermination sociale du conflit était moins forte, justement parce que ceux qui étaient en conflit parvenaient à faire déborder celui-ci un peu plus des frontières de leur petit milieu - et ce en disposant d'organes de diffusion bien moins puissants qu'aujourd'hui (même si dans le cas des Cahiers, je relativiserais).

Mais aujourd'hui, une querelle entre les Inrocks et les Cahiers, qui s'en soucie vraiment? Même si les inrocks ont raison sur ce point particulier de se moquer un peu de Cahiers, il n'existe pas actuellement de personnalités ou de dynamiques artistiques et intellectuelles assez fortes au sein de ces élites pour que cette querelle ne reste purement anecdotique... Dans la mesure, où cette communication ne se fait pas (je ne dis pas que les élites en sont seules responsables, loin de là), le débat se stérilise, et de façon connexe, hors de ces élites, les débats et conflits se nourrissent de (et se crispent autour de) tout autres questions, avec beaucoup de confusion, d'anxiété et d'irréflexion.

On en revient pour une bonne part au discours que je tenais plus bas sur le rapport de la production littéraire et artistique des élites à la culture. Ce n'est que très rarement par un cheminement personnel que l'état actuel de la culture est recompris, et c'est le plus souvent le point de vue cultivé qui, ne faisant plus l'effort de se frayer un chemin par soi-même dans la compréhension de ce qu'il est, devient le moins apte à deviner, derrière des trajectoires peut-être inachevées et très partielles, moins immédiatement visibles que celles correspondant aux systèmes de valeur existants, nouveauté et singularité. C'est pourtant cela qu'avait réussi véritablement le nouveau cinéma de l'après-guerre, mais aussi, un temps, l'ensemble du monde qu'on appelait "intellectuel".

Le phénomène de normativité aveugle à la véritable individualité ou singularité n'est pas neuf, mais me paraît paradoxalement très renforcé par une tendance plus générale des sociétés démocratiques à ériger l'individu en valeur sociale, c'est-à-dire à faire intérioriser par chacun l'idée qu'il nait déjà individu et qu'il doit être reconnu par chacun au nom de cette valeur, comme son nouveau Dieu. J'aurais beaucoup à dire sur ce sujet et l'ai fait en partie ailleurs (par exemple: http://paris-terminus.blogspot.com/2006/03/lindividu-fondement-de-la-critique-de.html )...

Je citerai aussi ici (une fois n'est pas coutume!) le début de l'essai philosophique de mon ami Amine Boucekkine, qu'on peut trouver sur son site: http://www.dustofmydust.com [Je pourrais aussi bien citer une foultitude de textes de Rousseau (ou même Michelet!)].

"S’il est un vice qui détourne la littérature de sa vocation fondamentale et s’il est un mal qui la ronge à sa racine même, c’est bien la perversion du rapport à l’écriture par celui à la culture : en effet, à mesure que celui-ci tend à se substituer insidieusement à celui-là, alors qu’il ne peut lui être parallèle que de manière stricte, c’est bien ce qui fonde, à la base, la littérature et la culture de celle-ci en tant que telles, qui tend à s’inverser et, devenant par là-même purement artificiel et obsolète, à dépérir. L’entreprise artistique en général, et littéraire en particulier, qui s’engagerait dans la voie d’une telle confusion, qui s’y laisserait glisser, se vouerait d’elle-même à l’enfermement dans le caractère vicieux du cercle auto-référent et inconséquent de sa fatuité ; en bref, elle se vouerait par nature à la stérilité et à l’inanité : elle s’effectuerait à contre-sens de ce qu’elle est censée être, pour logiquement se perdre et se noyer dans son cours absurde."




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